CHRONIQUE. Plaidoyer pour Mohamed Ould Abdelaziz (Par Tierno Monénembo)

Le départ volontaire du pouvoir en Afrique est un acte à encourager. L’actuel sort réservé à l’ex-président mauritanien ne va pas dans ce sens.

Entendons-nous bien, ce texte ne vise ni à rehausser l’image de l’ancien président de la Mauritanie ni à défendre sa politique économique et sociale. Je laisse cette prérogative aux Mauritaniens. J’ai trop souffert, dans les années 1970, d’entendre mes amis sénégalais, maliens, ivoiriens ou autres, chanter les louanges de Sékou Touré sans n’avoir jamais mis les pays en Guinée pour savoir de quoi il retourne. Dans une Afrique où la politique est une supercherie et la présidence de la République, une simple sinécure, le rêve serait d’instituer une loi réservant aux peuples concernés le droit exclusif de juger de la qualité de leurs dirigeants.

Le sens de ce plaidoyer

Mon plaidoyer ne portera donc que sur un point précis : le civisme et l’élégance avec lesquels ce monsieur a quitté le pouvoir au terme de ces deux mandats réglementaires et la situation scandaleuse dans laquelle il se retrouve à présent. L’ancien président Mohamed Ould Abdelaziz a été arrêté le 22 juin dernier, soit environ 22 mois après avoir volontairement libéré sa place. On l’accuse de corruption, de blanchiment d’argent, etc. Ces chefs d’accusation sont peut-être fondés. Mais dans les systèmes politiques qui sont les nôtres, la dérive a toujours été la norme. 

Que ceux qui sont sûrs de leur intégrité se lèvent

Citez-moi un seul chef d’État africain qui n’a pas empoché du diamant ou piqué dans la caisse ! Il n’en existe pas. Chez nous, un chef d’État corrompu, c’est aussi naturel que les girafes du Niger ou les falaises de Bandiagara. « L’état de la nation africaine », pour parler comme les Américains, est connu de tous : la peste sur le plan économique, le choléra sur le plan politique. Il est urgent d’assainir. Seulement, par quoi commencer ?

À mon avis, commencer par l’économie reviendrait à nettoyer les écuries d’Augias tant les données sont fausses et la comptabilité alambiquée. Le chapitre politique serait plus abordable, me semble-t-il. L’assainir, je veux dire le soumettre aux vertus purificatrices de la démocratie aurait un effet boule de neige salutaire sur la vie économique et sociale. Un État politiquement apuré conduirait de fait à un bilan économique acceptable.

La priorité, le combat pour la démocratie

De toute façon, la priorité des priorités reste le combat pour la démocratie, à l’heure qu’il est. Les Africains n’ont plus le temps de disserter sur la question de savoir qui de la dictature ou de la démocratie est le mieux indiqué pour le développement. Ils ont suffisamment soupé du parti unique, de sa ségrégation ethnique, de ses prisons politiques, de ses guides suprêmes et de son marasme économique pour en redemander. Et la démocratie, elle était à portée de main depuis les conférences nationales des années 1990. Les présidents Ould Abdelaziz et Mahamadou Issoufou resteront dans l’Histoire comme ceux qui l’ont brillamment défendue alors qu’Alpha Condé et d’autres présidents à travers le continent nous ramènent sur la voie honteuse du énième mandat.

Le mérite d’être traité avec dignité

Ne serait-ce que pour cela, ils méritent d’être traités avec dignité. Le président Ould Abdelaziz a été interrogé et incarcéré comme un vulgaire voleur de chameau. Comme si les autorités de Nouakchott voulaient dissuader ceux qui projettent de suivre son illustre exemple. On devine ce qui se chuchote en ce moment dans les couloirs de nos présidences : « Comment voulez-vous que je parte au terme de mon second mandat ? Vous avez vu ce qu’ils ont fait à Ould Abdelaziz ? » Pourtant, ses anciens subalternes qui le harcèlent aujourd’hui, savent qu’ils continueraient à lui lécheraient les bottes s’il s’était arc-bouté au pouvoir.

Libérez le président Ould Abdelaziz ! Fermez les yeux sur ses petits larcins ! Accordez-lui la prime au sortant ! La démocratie a un coût et aussi élevé soit-il, il sera toujours mille fois plus bas que celui de la dictature.

Tierno Monénembo * 1986, Grand Prix littéraire d’Afrique noire ex aequo, pour « Les Écailles du ciel » ; 2008, prix Renaudot pour « Le Roi de Kahel » ; 2012, prix Erckmann-Chatrian et Grand Prix du roman métis pour « Le Terroriste noir » ; 2013, Grand Prix Palatine et prix Ahmadou-Kourouma pour « Le Terroriste noir » ; 2017, Grand Prix de la francophonie pour l’ensemble de son œuvre.

Catégories :Chronique, International

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